La photo en noir et blanc a été prise à la fin des années 60. On y voit une femme dans l’un de ces bikinis en vichy rose popularisés par Brigitte Bardot. Elle s’apprête à s’élancer depuis une pointe rocheuse dans la mer froide, agitée par le mistral de ce début d’été.
Au loin, on distingue un bateau qui s’approche : un Salicorne, qui tire son nom d’une plante aquatique. Ce bateau a été baptisé du prénom de ma mère. C’est elle, la femme en bikini. Ses cheveux sont tirés en choucroute, sûrement pour imiter Bardot, encore une fois. Mais ma mère est brune : ses cheveux sont d’un noir de jais et n’ont jamais atteint le volume désiré, faute de texture et d’épaisseur, à son grand regret.
Cette pointe rocheuse, dévorée par le soleil et le sel comme un squelette blanchi, porte le nom de Pointe des Fèves — non qu’elle soit constituée de fèves, mais de poudingue, un conglomérat de galets transportés par les courants marins et enchâssés dans les sédiments qui constituent la roche. À cette époque, la Pointe des Fèves est le lieu de baignade privée de mes parents, car l’endroit n’est pas accessible en voiture et, par bonheur, notre cabanon, acheté par mes grands-parents à la Libération, se trouve juste au-dessus.
Mon père arrive donc, bénéficiant d’une brise de sud-est. Il est invisible sur la photo, prise par le fils d’une collègue de ma mère. En effet, il est plié dans le cockpit, prêt à empanner par vent arrière pour conserver une certaine vitesse, afin d’éviter un échouage sur la pointe ou sur le rocher sous-marin acéré, copieusement garni de moules. L’embarcation peut se manœuvrer à la voile, comme sur la photo, mais possède aussi un moteur hors-bord récalcitrant, lourd, une paire d’avirons et surtout une pagaie double, dont l’utilisation comble d’aise ma mère.
Mollement étendue à l’arrière du cockpit, elle se laisse promener, tandis que, à cheval sur la proue, je dirige notre esquif à l’aide de la pagaie dans les méandres des rochers du petit maquis, à l’autre extrémité de la calanque. Ma mère appelle cela « faire Cléopâtre », sans doute en rapport avec sa paresse et sa nonchalance en ces beaux jours d’été.
Comble du ravissement, tirant de son sac du pain, une petite cuillère et un oursinoir, elle organise une oursinade impromptue, arrosée d’une bouteille de vin blanc bien frais. De navigateur, mon père se métamorphose en braconnier, muni d’un masque et d’un tuba afin d’effectuer sa pêche clandestine.
Si je n’ai pas assisté à cette scène et ne la connais que par la photo, je me souviens très bien de mon père, dégoulinant de sueur et d’eau, remontant de la mer avec un sac de jute rempli d’oursins sur le dos, la peau marquée d’auréoles rouges. Il jette le contenu du sac sur la table de jardin en plastique. Il s’empare en riant de la pince et ouvre les oursins remplis d’eau de mer aux épines violettes, par poignées, découvrant leur chair rubis. Il aspire le jus orange qui lui coule sur le menton, rompt le pain à pleines mains, se sert un verre de vin blanc et invite les autres — souvent les voisins qui ont participé à la pêche — à se servir.
Pendant un moment, on n’entend plus que le bruit des bouches qui aspirent le corail et les coquillages. L’odeur de l’iode est partout, mêlée à celle des pins, des immortelles et des buissons de romarin. La terre est en surchauffe, tandis que les glaçons — la passion de ma mère — tintent dans les verres de vin blanc. En cuisine, nous nous relayons avec ma sœur pour remplir une « pomme » en plastique rouge qui les maintient au frais. Les coquilles vides s’empilent dans un grand seau prévu à cet effet.
Plus tard, mon père ira les jeter depuis la falaise qui surplombe la mer. Notre cabanon, La Tousque, appelé ainsi à cause des touffes d’arbres qui l’entourent, est bâti sur cet éperon rocheux, une cinquantaine de mètres au-dessus de l’eau. Mon père fait des blagues, toujours les mêmes, en vidant son verre : « Encore un que les Russes n’auront pas » ou « On est mieux là qu’à la mine ». Quand il est en forme, il entonne une vieille chanson anarchiste :
« Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Vivent les enfants d’Cayenne !
À bas ceux d’la sûreté ! »
que j’entendrai plus tard sur une cassette pirate du groupe punk Parabellum.
Une fois que tout sera débarrassé, que les invités seront partis et que les coquilles vides des oursins braconnés auront été jetées au bas de la falaise, il dira que les archéologues des années futures, en trouvant ces coquilles, diront que des humains vivaient ici et se nourrissaient uniquement de produits de la pêche, dans un habitat très simple.
Le pire, c’est que je ne sais pas quel goût ont les oursins : je me suis toujours refusée à en manger.